mardi 11 octobre 2016

Happy-End - Anne Loyer

Les journées de Tom sont réglées comme du papier à musique. Le matin c’est sardines à l’huile au petit déjeuner, toilette rapide, installation devant la télé puis déjeuner avec maman. L’après-midi c’est le parc, le goûter, le passage chez le marchand de journaux. Le soir douche, repas devant le JT et lectures de contes au moment du coucher. Tom a 17 ans. Pour les moqueurs, c’est un attardé. Pour sa mère, il est Tompouce, un garçon différent, un colosse, un esprit d’enfant dans un corps d’adulte.

Depuis que sa nouvelle voisine Béa est arrivée, Tom est fasciné. Il la trouve belle et mystérieuse avec ses yeux tristes et ses vêtements noirs. Béa s’est installée avec son père, un homme sévère et brutal. Tom voudrait la protéger, il s’imagine en prince charmant. Un prince prêt à tout, même à bousculer un quotidien si bien réglé pour venir en aide à sa princesse…

Anne Loyer n’a pas peur de s’attaquer à des sujets difficiles. Les grossesses d’ados (Candy), les secrets de famille qui bouleversent les enfants (Comme une envie de voir la mer) ou encore un fugueur s’échappant d’un centre pour mineurs (La Belle Rouge). Et à chaque fois je suis resté admiratif devant sa capacité à incarner avec réalisme ses personnages. Ici, elle met en scène un simple d’esprit confronté pour la première fois au sentiment amoureux. Sans caricature ni angélisme, elle exprime à travers la voix de Tom la candeur et le regard tendre porté sur le monde par un gamin attachant en diable.

Un texte court, simple, direct et émouvant.  

Happy-End d’Anne Loyer. Alice Éditions, 2016. 64 pages. 11,00 euros. A partir de 15 ans.


Une nouvelle lecture jeunesse que j'ai une fois encore le plaisir de partager avec Noukette.









lundi 10 octobre 2016

Le vieux saltimbanque - Jim Harrison

Le vieux saltimbanque a tiré sa révérence le 26 mars dernier. Un mois plus tôt paraissait ce recueil en forme de testament littéraire. L’auteur de Légendes d’automne y relate ses souvenirs, fragments de vie remontant de façon aléatoire le cours d’une mémoire forcément sélective. Une autobiographie à la troisième personne pour « échapper à l’illusion de la réalité » dont chaque épisode est pourtant on ne peut plus véridique. En vrac, il parle de la perte de son œil gauche à l’âge de sept ans, de la mort de sa sœur à dix-neuf ans et de celle de son père dans un accident de la route. Autres thèmes abordés, le mariage, son infidélité et son alcoolisme chroniques, sa passion pour la cuisine, le sexe, les femmes, le vin et la France. Mais aussi son parcours professionnel depuis sa décision de devenir poète à l’adolescence, ses années de prof de fac, sa difficulté à vivre de sa plume et la manne assurée par l’écriture de scénarios pour Hollywood.

La nature reste au cœur de son existence, dans le Montana et en Arizona. L’épisode le plus cocasse et le plus touchant est celui où il raconte avoir acheté sur un coup de tête une truie enceinte et passé les mois suivants à voir grandir avec amour les porcelets. Une passion dévorante où le vieil homme, débordant de tendresse, semble parfaitement épanoui. Moins reluisantes ses frasques alcoolisées, son attirance pour les étudiantes ou son incapacité à gérer correctement l’argent gagné au fil des années.

J’ai adoré retrouver l’écriture fluide et bourrue, la légèreté de ton et l’humour d’Harrison. Aucune tristesse dans ces pages où ne cesse de planer l’ombre de la Grande Faucheuse. Beaucoup d’humilité et de lucidité, une bonne dose d’autodérision aussi, notamment lorsqu’il relate la disparition du désir et de sa virilité, sa crainte de finir sur le banc des vieux croulants installés face à l’hôtel de ville que tout le monde surnomme « le banc des bites mortes ».

Un recueil comme une dernière salve, sincère et malicieuse, sans le moindre filtre, à l’image de ce grand monsieur libre et indomptable qui n’aura cessé de brûler la chandelle par les deux bouts.

Le vieux saltimbanque de Jim Harrison. Flammarion, 2016. 150 pages. 15,00 euros.





samedi 8 octobre 2016

Les lectures de Charlotte (24) : Une île sous la pluie de Morgane de Cadier et Florian Pigé


Il existe une île où il pleut chaque jour du matin jusqu’au soir. Juste à côté se trouve une seconde île sur laquelle il ne pleut jamais. Les habitants de la première île ont constamment la mine triste et sortent toujours avec un parapluie. « Ce sont des chats très distingués : ils ne se mouilleraient pour rien au monde ». Le jour où un habitant de l’île ensoleillée débarque chez eux à la nage, ils s’offusquent. Ce matou vulgaire saute dans les flaques et danse en riant sous la pluie, c’est une honte ! Après avoir vainement tenté d’éduquer ce sauvageon comme il se doit, les chats au parapluie décident de le chasser de chez eux. Une décision dont ils vont vite se mordre les doigts…

Un album intelligent qui démontre à quel point il importe de s’enrichir de nos différences. L’ouverture à l’autre, l’entraide et le nécessaire changement de comportement face à l’étranger sont également abordés tout en suggestion au fil de cet ouvrage au format à l’italienne où chaque double page offre au regard une grande profondeur.



Et si on cessait de vouloir à tout prix intégrer car au final, n’est-ce pas ce qui tue l’identité ? Charlotte adore le déroulement de l’histoire, la mine chafouine des chats n’aimant pas l’eau et l’insouciance du sauvageon. Un album malheureusement de circonstance dont le message positif apporte un peu de lumière dans la grisaille ambiante.

Une île sous la pluie de Morgane de Cadier et Florian Pigé. Balivernes, 2016. 40 pages. 13,00 euros.






jeudi 6 octobre 2016

Là où les lumières se perdent - David Joy

« Rester me semblait tout simplement inimaginable. J’ai alors su qu’il y avait dans ce monde des choses ben pires que mourir, des choses qui pouvaient pousser un homme à accueillir la mort comme une vieille amie le moment venu. Et rester en était une. Rester signifiait qu’avec le temps je deviendrais exactement comme lui. »

Rejeton d’un baron de la drogue, Jacob sait que son chemin est tout tracé. Mais contrairement à son père, Jacob n’est pas un gros dur violent et impitoyable. Contrairement à son père, il garde de l’affection pour sa mère camée jusqu’à l’os qui sombre peu à peu dans la folie. Contrairement à son père, il se verrait bien quitter ce trou paumé des Appalaches dont il n’est jamais sorti depuis sa naissance. Car contrairement à son père, Jacob éprouve des sentiments. Il s’imagine un avenir avec Maggie, cette copine d’enfance qui est devenue sa petite amie. Mais pour que cet avenir puisse se concrétiser, il va lui falloir couper le cordon. Et pour couper le cordon, pas d’autre solution que de tuer le père…

Là où les lumières se perdent, c’est l’histoire d’une impossible rédemption, l’histoire d’un drame inévitable. Le poids de l’atavisme a ici tout de la malédiction. L’hérédité que voudrait fuir Jacob est une chape de plomb pesant trop lourd pour ses frêles épaules. S’en extraire nécessite des choix douloureux qu’il ne semble pas encore prêt à faire, sauf si, poussé par les circonstances et la rancœur, il décide d'agir sans réfléchir.

Un premier roman sombre au titre on ne peut plus évocateur. Le récit emmène le lecteur vers une tragédie à venir dont personne ne doute dès les premières pages. Une noirceur qui n’est pas sans rappeler des auteurs tels que Benjamin Whitmer, John Bassoff ou Jake Hickson. Du polar « redneck » qui ne brille certes pas par son originalité mais reste diablement efficace. La fin, aussi prévisible que crépusculaire, m’a beaucoup plu.

Là où les lumières se perdent de David Joy. Sonatine, 2016. 300 pages. 19,00 euros.






mercredi 5 octobre 2016

Martha et Alan - Emmanuel Guibert

Emmanuel Guibert, après avoir relaté dans les grandes lignes l’enfance californienne de son regretté ami Alan Ingram Cope, s’attarde cette fois sur la relation particulière tissée par ce dernier à l’âge de cinq ans avec une petite fille rencontrée dans la cour d’école. Martha, rejetée par ses camarades de classe, a trouvé d’emblée en Alan un ami fidèle. De ceux que l’on invite à la maison pour le goûter, de ceux avec lesquels on grimpe aux arbres où on fait de la balançoire. A sept ans tous deux sont devenus enfants de chœur et ont mené avec brio la chorale de l’église à chaque fête importante : « Je chantais très bien et elle aussi. Vraiment, nous avons eu des années de bonheur, ensemble ».

A onze ans, Alan perd sa mère. Sa nouvelle belle-mère lui interdit de voir la petite fille : « Peu à peu, c’est devenu une habitude de ne plus voir Martha. On n’était plus dans la même école, on habitait très loin, je n’avais pas de vélo et puis on a déménagé ». A 18 ans, appelé sous les drapeaux en pleine seconde guerre mondial, le futur soldat veut revoir son amie avant de partir pour l’Europe. Ce sera la dernière fois...

Que dire face à cet album tendre et mélancolique à l’esthétique soignée ? Que c’est beau comme du Guibert. Et qu’il est toujours fascinant de découvrir sa manière sobre et poignante de relater des petits riens où l’anodin ne cesse de faire monter l’émotion. Le récit est un enchaînement de somptueux tableaux accompagnés de récitatifs à la première personne où résonne la voix d’Alan. L’auteur déploie au fil des pages une fresque intimiste où se mêlent pudeur et nostalgie. Il montre ce qui fut entre Alan et Martha mais aussi, entre les lignes, ce qui aurait pu advenir.



Les dessins, réalisés sur des feuilles de plastique transparent à l’aide d’encre, de crayons aquarellés et de pigments de gouache mêlés à de la cire, sont d’une beauté à couper le souffle et rappellent les œuvres de Norman Rockwell.

Une sublime peinture de l’Amérique des années 30 dont le propos, alliant simplicité et humanité, touche à l’universel.

Martha et Alan d’Emmanuel Guibert. L’Association, 2016. 120 pages. 23,00 euros.


mardi 4 octobre 2016

Intimidation - Harlan Coben

Voilà, c’est fait, j’ai lu un thriller du grand maître du genre. Enfin il paraît que c’est le grand maître du genre, perso je n’y connais rien en thriller et je passe mon temps à dire que je fuis ce type de roman comme la peste.

Pourquoi cette lecture alors ? Parce que j’ai eu besoin de comprendre. Comprendre pourquoi ce Harlan Coben fascine ma femme à ce point. Pourquoi le soir venu, alors que je l’invite avec toute la conviction nécessaire à faire un gros câlin, elle me snobe pour rester avec Harlan. Et ce n’est même pas une excuse bidon genre « j’ai mal au crâne », non, non, c’est un sincère « attends, je termine mon chapitre » qui s’éternise tellement que je finis par m’endormir en me la collant derrière l’oreille. Donc j’ai voulu savoir ce que ce mec avait de plus que moi. Bordel.

Intimidation, c’est l’histoire d’un secret. Un secret révélé à Adam Price par un inconnu dans un bar. Un secret que sa femme lui cache depuis des années. Après avoir refusé de donner la moindre explication à propos de ce secret, l’épouse disparaît et envoie un mystérieux SMS. Disparition volontaire ? Enlèvement ? Meurtre ? Adam se lance à corps perdu dans une enquête dont il ne sortira pas indemne (je le vends bien, hein !).

La pile d'Harlan Coben au pied de notre lit...


Pourquoi ça fonctionne à ce point ? A vrai dire je me le demande. Ok, il y a un côté addictif. Ok, le gars prend son temps, il soigne les préliminaires, caresse la lectrice dans le sens du poil, la fait frissonner et la réchauffe quand il faut. Il change de point de vue comme on change de position pour offrir une respiration au cœur de l’action avant de mieux revenir aux fondamentaux. Il joue sur le tempo (lent, rapide, trépidant), donne le rythme et offre cette accélération finale qui fait la différence.

Mais punaise, il n'y pas non plus de quoi grimper aux rideaux ! Ça reste un page-turner, un truc dont on dévore les courts chapitres à toute vitesse pour connaître la suite sans s’arrêter sur la profondeur des personnages et de l’intrigue. L’écriture, truffée de dialogues, est plate comme le dos de la main et les grosses ficelles scénaristiques sautent aux yeux, même pour un novice du genre comme moi.

En gros, c’est mécanique : des enchaînements qu’on voit venir de loin, zéro prise de risque, aucune passion. Tout juste se contente-il de faire monter l’intensité crescendo (ce qui est déjà pas mal, je le concède). Pour autant, ce n’est pas parce qu’on a trouvé une technique efficace qu’il est interdit de varier les plaisirs. Où est l‘effet de surprise sinon ? Franchement, monsieur en fait des caisses mais on est à la limite de l’esbroufe. Ok, je suis un peu (beaucoup) de mauvaise foi sur ce coup-là. Mais je déteste l’idée qu’un auteur perturbe ma vie sexuelle, faut me comprendre. L’évidence c’est qu’il sait y faire et que j’ai du mal à soutenir la comparaison. L’enfoiré.

Intimidation d’Harlan Coben. Belfond, 2016. 375 pages. 21,50 euros.









lundi 3 octobre 2016

Hiver à Sokcho - Elisa Shua Dusapin

Sokcho en hiver. Une improbable station balnéaire sud-coréenne, tout près de la frontière ultra-militarisée avec la Corée du Nord. Désertée à cette période de l’année, la pension décrépie où travaille la narratrice accueille un dessinateur de BD français en quête d’inspiration. Entre eux le courant passe en mode alternatif. Elle occupe ses journées entre le ménage, la cuisine et les visites à sa vieille mère. Lui, taciturne, solitaire, lui demande parfois de l’accompagner dans ses sorties et l’ignore le reste du temps. Ils se croisent, s’effleurent, s’éloignent et mettent leurs émotions en sourdine.

Le froid, la neige, l’ennui. Ce premier roman traversé par la mélancolie et dépouillé à l’extrême exhale une atmosphère étrange à la fois pleine de pudeur et de tension érotique contenue. Attente, silences, hésitations, dialogues épurés de tout bavardage excessif et envahissement du désir, cette rencontre de deux solitudes qui s’attirent et se repoussent possède de forts accents durassiens. Franchement, je suis bluffé par la maturité de l’écriture d’Elisa Shua Dusapin. A 24 ans, son utilisation magistrale de l’ellipse, son mépris de la parole vaine, du développement inutile, impressionne. Avec une force d’évocation et de suggestion sidérante, elle va droit au but, à l’essentiel.

De l’indifférence à la naissance du sentiment amoureux, chacun intériorise, conscient que les silences sont plus signifiants que toute parole. La lenteur du récit et les images semblant défiler au ralenti expriment un bouleversement immobile où la passion affleure sans jamais déborder, sans jamais sortir du cadre. Un charme assez inexplicable se dégage de ce texte où les non-dit règnent en maître. Un des premiers romans les plus singuliers de cette rentrée.

Hiver à Sokcho d’Elisa Shua Dusapin. Zoé, 2016. 140 pages. 15,50 euros.





samedi 1 octobre 2016

Les nouvelles aventures de Gai-Luron T1 - Pixel Vengeur et Fabcaro d’après Gotlib

Ça me gave cette mode actuelle consistant à reprendre une série « mythique » de la BD franco-belge pour la remettre au goût du jour avec de nouveaux auteurs. Mais pour Gai-Luron, je veux bien faire une exception. D’abord parce que son créateur est l’inégalable Marcel Gotlib, ensuite parce que son « repreneur » n’est autre que le génial Fabcaro (Zaï, zaï, zaï, zaï).

Gai-Luron est un personnage né en 1964 dans les pages du journal Vaillant. Chien flegmatique fortement inspiré par le Droopy deTex Avery (Gotlib en a toujours revendiqué la filiation), Gai-Luron ne sourit jamais et semble en permanence à moitié endormi. Philosophe qui s’ignore, ce cabot est le personnage le plus « sage » de l’univers Gotlibien, loin de la transgression d’un Superdupont ou d’un Pervers Pépère. Décalé, poétique et absurde, l’humour de cette série ne pouvait à l’évidence que convenir à Fabcaro.


S’il respecte l’esprit du maître, le scénariste pose sa patte sur plusieurs séquences, notamment les extraits d’émissions télé ou quelques running gags dont il a le secret. Surtout, s’il a gardé les gags individuels, tous sont reliés par un fil rouge qui donne au final une histoire complète : Gai-Luron tente de séduire la jolie Belle-Lurette mais il s’y prend comme un manche et doit en plus affronter un rival pour lequel sa dulcinée a des yeux de Chimène.

Bon, qui aime bien châtie bien alors j’annonce d’emblée que quelques chutes tombent à plat et que, malgré un talent évident, le trait de Pixel Vengeur n’atteindra jamais la qualité de celui de Gotlib. Mais franchement, je suis bluffé par la qualité de l’ensemble. Entre non-sens et gros délire, c’est un vrai plaisir de retrouver la mine fatigué et triste de cet anti-héros lymphatique don les frasques ont illuminé mon enfance. Alors pour une fois je ne vais pas ronchonner en vous disant  que « c’était mieux avant » ou qu’il n’y a rien de plus facile que de faire du neuf avec du vieux, et je vais vous encourager fortement à découvrir cette reprise aussi moderne que fidèle.

A gauche la reprise, à droite l'original


Les nouvelles aventures de Gai-Luron T1 de Pixel Vengeur et Fabcaro d’après Gotlib. Fluide Glacial, 2016. 48 pages. 10,95 euros.






jeudi 29 septembre 2016

Le Garçon : scènes de la vie provinciale - Olivia Resenterra

Punaise, elle n’est pas gaie la vie provinciale telle qu’on nous la dépeint dans ce premier roman ! Une vieille mère et sa vieille fille unique vivent ensemble sous le même toit. La vieille mère est acariâtre, la vieille fille ne la supporte plus. Cette vieille fille unique est la narratrice. Après ses vingt-cinq ans, elle a grossi et arrêté d’aller chez le coiffeur. Elle n’a aucune vie sentimentale, aucun revenu. Son rêve est d’installer une cabane en bois au fond du jardin pour prendre le large, enfin.

Commérages devant la télé en découvrant que le président a une liaison avec une actrice, commérages avec le voisinage, les journées sont tristes, monotones, répétitives. Dans la rue principale du village il y a la maison du père Bavin et de ses deux gamines. Le père Bavin aime « se secouer la bite devant la grande baie vitrée du salon ». On dit aussi qu’il « se tripote quand ses filles invitent des copines à la maison ». Un jour à la fête foraine les deux femmes rencontrent un garçon. La mère se comporte étrangement, le garçon entre dans leur vie, la fille se sent mise à l’écart. Dans un campement gitan installé depuis peu, elle va tenter de trouver des réponses à ses questions.

« Le Garçon », c’est un monde en vase clos, étriqué à l’extrême : « Nous fréquentons principalement les habitants du village, et comme le village n’est pas grand, nous voyons toujours à peu près les mêmes personnes ». C’est la rancœur et la cruauté comme raison d’être, l’amertume chevillée au corps. C’est une drôle de conception de l’amour maternel et de l’amour filial, une vision froide et déprimante de nos villages et de leurs habitants. Au final j’ai aimé ce ton grinçant, ces deux femmes détestables, chacune à leur façon, et cette ambiance délétère. Tout sauf un roman feel-good, et ce n’est pas pour me déplaire !

Le Garçon : scènes de la vie provinciale d’Olivia Resenterra. Serge Safran, 2016. 140 pages. 15,90 euros.






mercredi 28 septembre 2016

Winter Road - Jeff Lemire

Derek est un ancien joueur de hockey professionnel exclu de la ligue après avoir violement blessé un adversaire. Reparti  s’installer dans son village natal en Ontario, Derek travaille dans le restaurant où officiait sa mère avant son décès dans un accident de la route. Solitaire, dépressif, buveur invétéré, Derek est en proie à des accès de colère incontrôlables qui lui valent d’être dans le collimateur de la police locale. Le jour où sa sœur, accro aux drogues dures, débarque en ville pour fuir un compagnon violent, Derek décide de partir vivre avec elle en forêt, loin du monde et de leurs démons respectifs.

Bienvenue chez les indigents, les marginaux. Jeff Lemire ne vend pas du rêve, c’est le moins que l’on puisse dire. Dans le fin fond de son Canada, le ciel est bas et triste, la neige boueuse, l’humidité suinte de chaque mur, le froid glacial mord les os sous les vêtements, le mauvais alcool échauffe les corps et les esprits. Pauvreté et désœuvrement poussent chacun vers le repli sur soi et la solitude. Les échanges sont rares, les rapports humains tournent en permanence au rapport de force. Chez ces laissés pour compte, on se bat et on se débat. Pour éviter la noyade, éviter la chute finale et définitive.

J’ai découvert Jeff Lemire avec Jack Joseph, je retrouve ici le côté introspectif qui m’avait charmé, sans les dimensions fantastiques et oniriques. Le récit intimiste est brut, sans filtre, linéaire malgré quelques flash-back. Beaucoup de silences chez ces gens de peu de mots, pas besoin de grands discours pour illustrer des vies aussi étriquées. C’est simple et direct, brutal, réaliste, sans complaisance. Le trait est aussi nerveux et torturé que les personnages, il se dégage de l’ensemble à la fois de la lenteur et une certaine forme d’urgence.

Une histoire qui gratte et bouscule, avec une petite touche de lumière finale qui laisse envisager un futur où l’apaisement pourrait enfin être de mise. Une lueur d’espoir dans les ténèbres, minime mais bien présente.


Winter Road de Jeff Lemire (traduction Sidonie Van den Dries).  Futuropolis, 2016. 280 pages. 28 euros. 


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec Mo, en ce jour particulier où elle accueille pour la première fois les participants à la BD de la semaine.