jeudi 23 octobre 2014

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Patrick Modiano

Presque rien. C'est par ces deux mots que commencent le nouveau Modiano. Tout est dit, fermez le ban. L'art du presque rien est sa signature, incontestablement. Une fois encore, ne cherchez ici nulle intrigue, nulle histoire. On y croit pourtant au départ. Le personnage central, Jean Daragane, reçoit l'appel d'un inconnu qui lui affirme avoir retrouvé son carnet d'adresse. Ils conviennent d'un rendez-vous et Daragane comprend rapidement que son bon samaritain n'est pas si innocent qu'il en a l'air. Il s'intéresse de près a l'un des noms inscrits dans le carnet et voudrait en savoir davantage. On se dit que ça va mal tourner, que l'intensité dramatique va aller crescendo jusqu'aux révélations fracassantes. On se trompe, évidemment. Tout cela n'est que prétexte à une nouvelle variation sur les souvenirs et l'oubli. Ce nom qui, de prime abord, ne dit rien à Daragane, va peu à peu déchirer le voile de la mémoire et lui faire remonter le fil du temps.

L’œuvre de Modiano est comme un puzzle dont chaque pièce semble identique. Il faut juste repérer l'infime variation qui permettra de l'imbriquer parmi les autres. L'enquête intime se pare ici d'un halo brumeux qui s'opacifie au fil des pages. Comme d'habitude oserais-je dire. Et comme d'habitude, le lecteur musarde, s'égare, se promène entre les ombres. Soyons clair, si vous n'aimez pas l'univers modianesque, ce nouveau roman ne vous fera pas changer d'avis. Mais si comme moi vous appréciez cet univers où prédominent une certain forme de nonchalance, une fausse insignifiance et une douceur diffuse, n'hésitez pas. Si vous aimez les antihéros solitaires et un peu perdus, les blessures tues, les souvenirs d'enfance douloureux et la mélancolie, vous y trouverez votre compte.

Et l'écriture me direz-vous ? Et bien elle aussi est comme d'habitude. Sans éclats, sans cris. D'une neutralité au charme fou. Ce charme qui, chez Modiano, vous étreint et jamais ne vous lâche. En tout cas en ce qui me concerne.

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier de Patrick Modiano. Gallimard, 2014. 146 pages. 16,90 euros.

Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec Noukette.














mercredi 22 octobre 2014

Love in vain : Robert Johnson, 1911-1938 - Mezzo et J.M Dupont

« You may bury my body, down by the highway side
So my old evil spirit, can catch a Greyhound bus and ride

« Je voudrais qu’on m’enterre au bord d’une route sur le bas-côté 
pour que le démon qui est en moi puisse prendre un bus et filer »

Robert Johnson est une légende de la musique noire américaine. Le plus grand bluesman de tous les temps, un mythe vénéré par Hendrix, Clapton, Led Zeppelin, les Rolling Stones et tant d’autres. Un musicien raté qui aurait vendu son âme au diable pour jouer comme un Dieu. Ceux qui l’ont vu à l’œuvre affirmaient que ses mains couraient sur le manche de son instrument comme des araignées. Sur scène, il se tenait dos au public pour que personne ne puisse voir sa technique. Son image sulfureuse, il l’a entretenue soigneusement. Oui, un soir d’errance, sur une route du Mississippi, à un carrefour, le prince des ténèbres lui est apparu. Il lui a pris sa guitare et l'a accordée, scellant le pacte. Johnson a alors connu la gloire dans les Juke Joints, « ces églises de la nuit qui sentaient bon le soufre ». Il a pu enregistrer vingt-neuf chansons entre 1936 et 1937. Tout ce qu’il reste aujourd’hui de celui que les apôtres de la vertu appelaient « le fils de Satan », mort empoisonné par un mari jaloux au cours de l’été 1938. Il avait 27 ans.   

Dupont et Mezzo (« Le roi des mouches ») remontent la vie de Johnson à contre courant des versions folkloriques pour ancrer son parcours dans la réalité. La référence au diable est présente mais elle s’affiche surtout comme un élément « commercial » que bien d’autres avant lui avaient d’ailleurs déjà utilisé. L’histoire de ce gamin n’a rien d’originale.  Enfance difficile. Marié très tôt, sa femme adorée et son enfant meurent en couches. Il n’a que 19 ans. Il entame alors une longue errance sur les routes et les rails du sud profond, sa guitare en bandoulière. Des débuts catastrophiques où les autres musiciens se moquent de son manque de talent. Il disparait plusieurs mois. A son retour, son jeu s’est transfiguré, sa technique éblouit l’assistance. Ainsi débute la légende. Sa transformation est due selon lui à sa rencontre avec le Malin, sa réputation est en marche. Il en jouera jusqu’au bout, au moins autant que de son charme incroyable. Chaque nuit, il se noie dans l’alcool et les aventures d’un soir. Les femmes sont folles de sa beauté troublante, de son charisme, de son visage imberbe, de son regard aux lueurs ensorcelantes. Son ascension sera aussi fulgurante que sa chute. L’enfer l’attendait de toute façon, il lui fallait bien payer sa dette, le moment venu. Et le lecteur de tourner la dernière page en se disant que, finalement, sa seule malédiction était sans doute son inégalable talent.

Je kiffe, que dis-je, je surkiffe Robert Johnson depuis que j’ai découvert son histoire en visitant le Texas au début des années 90. J’ai entendu ses chansons des centaines de fois et le charme opère toujours. Ce gars est l’incarnation absolue du blues. « Love in vain » est le plus bel hommage que l’on pouvait lui rendre. Graphiquement, c’est juste fabuleux. Le noir et blanc de Mezzo est sensuel, presque organique. Ses aplats sont d’une profondeur et d’une densité rarement vues. Le format à l’italienne, les nombreuses illustrations pleine page et la voix off achèvent de plonger le lecteur au cœur de cette vie brûlée par les deux bouts. Cerise sur le gâteau, on trouve en fin d’ouvrage les textes des chansons de Robert Johnson, en VO et en français, dont le célébrissime « Sweet Home Chicago ». Un album incontournable, indispensable à tout amateur de Blues qui se respecte. Une bien jolie pépite, à offrir ou à s’offrir (moi, c’est déjà fait !).


Love in vain : Robert Johnson, 1911-1938 de Mezzo et J.M Dupont. Glénat, 2014. 72 pages. 19,50 euros.








mardi 21 octobre 2014

La nappe blanche - Françoise Legendre

La nappe blanche, c’est une merveille de fil de lin confectionnée en 1910 par Jeanne pour le mariage de sa petite fille Anna. 1911, la nappe est sur la table du banquet, le jour des noces. 1914, le mari d’Anna part pour la der des der. Il n’en reviendra pas. 1936, les premiers congés payés. La nappe est utilisée pour un pique-nique en bord de Seine. Anna est devenue à son tour une grand-mère. 1944, un soir de mai. La police fait irruption dans l'appartement... Ainsi va la vie, ainsi va cette merveille en lin blanc qui traverse les décennies au sein de la même famille. 2014, la petite Jeanne écoute son aïeule Marie lui raconter l’histoire de la nappe.

Très joli texte, tout en retenu et en douceur qui traverse le 20ème siècle et aborde, entre autre, les relations mère-fille et la notion de transmission. La nappe est en quelque sorte l’objet transitionnel familial, ce doudou rassurant que l’on se passe de génération en génération, cet héritage, ce trésor précieux, symbole d’une mémoire commune que personne ne veut effacer. Encore une réussite dans cette collection « Petite poche » qui recèle décidément de biens belles pépites.

La nappe blanche de Françoise Legendre. Thierry Magnier, 2014. 46 pages. 5,10 euros. A partir de 8-9 ans.


Et une nouvelle lecture jeunesse du mardi que je partage avec Noukette.



lundi 20 octobre 2014

Un dîner affreusement parfait - Marie Wilmer et Alexandra Gabrielli-Kuhn

Berthe s'ennuie. Accompagnée du hibou Toutoutou, elle décide de partir à la chasse aux horreurs pour préparer le repas du soir. Avec son filet à chauve-souris, sa canne à pêche et son panier en osier, direction le marais. Sa barque se faufile entre les roseaux, et elle croise successivement un loup garou et un croque-mitaine avant d'arriver à l'arbre aux horreurs. Elle y trouvera une tranche de lard, deux vieilles chaussettes sales, trois gros crapauds, quatre vipères et cinq aromates, tous les ingrédients nécessaires à la préparation d'un bon bouillon à l'odeur délicieusement immonde.

Très joli album, parfait pour dédramatiser l'affreux bestiaire peuplant souvent les histoires pour enfants. Berthe est dans son élément parmi les monstres et les araignées. La petite sorcière et son charmant hibou ne font rien d'autre que leur marché après tout. Malgré le noir dominant, la nuit et la forêt, rien d'oppressant dans cette balade en barque.Le procédé des ombres chinoises, en plus d'offrir une certaine poésie, permet de laisser à distance la sensation d'angoisse.

Contrairement à ce qu'affirme la quatrième de couverture, aucune raison, donc, d'avoir froid dans le dos en découvrant ce dîner affreusement parfait. Une lecture de saison, idéale pour préparer Halloween.


Un dîner affreusement parfait de Marie Wilmer et Alexandra Gabrielli-Kuhn. Naïve, 2014. 40 pages. 15,00 euros. A partir de 6 ans.  












samedi 18 octobre 2014

Je refuse - Per Petterson

C’est l’histoire de deux hommes sur un pont. L’un est en train de pêcher, l’autre passe en voiture. Tente cinq ans qu’ils ne se sont pas vus et pourtant ils se reconnaissent. Leur échange dure à peine quelques secondes. Dans le temps, ils étaient les meilleurs amis du monde. Aujourd’hui, Jim, le pêcheur, vit seul au nord d’Oslo. Il est en arrêt maladie depuis un an, fume trop et « a mis son existence en berne ». Tommy, lui, au volant de sa belle Mercedes, est un courtier plein aux as. Est-il heureux pour autant ? Vaste question.

Le roman relate une journée de septembre 2006 où ces deux hommes se croisent à nouveau. Une journée où ils vont remonter le temps. Prenant tour à tour la parole, ils laissent affleurer les souvenirs. 1966-1970-1971. Tommy, battu par son père, va être séparé de ses trois sœurs et placé en famille d’accueil. Jim, vivant seul avec une mère bigote, sera le confident, le soutien permanent, le complice indéfectible. L’époque des certitudes, mais aussi des premiers doutes :
-  On est amis depuis combien de temps, Tommy ? 
- Depuis toujours. On a toujours été amis.
- Autant que je m’en souvienne, oui, dit Jim.
- Je crois que ça durera jusqu’à la fin de notre vie. Tu ne crois pas ?
- On changera tous les deux. Avant, on se ressemblait plus que maintenant.
Tout est dit dans ce dialogue. L’éloignement, inévitable, pointe en sourdine. Un micro-événement, un grain de sable viendra mettre un terme à leur histoire.

Bon, je vais être clair, j’ai adoré ce roman. On navigue entre le passé et le présent et on comprend pourquoi les choses ont pu en arriver là. La trajectoire de chacun a fluctué en fonction des aléas. Comment peut-on tirer un trait sur une telle amitié ? C’est simple, banal, c’est juste la vie, le temps qui nous sépare et nous éloigne les uns des autres, même de ceux avec lesquels on pense rester connecté à jamais. Le propos me parle, sans doute parce que je m’y suis retrouvé. Le temps passe et fracasse tout sur son passage, « on oublie facilement que les choses sont différentes quand on est jeune ; l'univers est plus beau et on a la vie devant soi. Et puis ça se gâte, tout fout le camp, le monde vole en éclat du jour au lendemain. »

Dans ce récit polyphonique, Per Petterson met en scène des hommes qui s’écroulent. Dans tous les sens du terme. Des hommes seuls, désorientés, en plein doute. Des hommes fragiles, qui pleurent et se cherchent. Des hommes lucides, sachant pertinement qu’il est impossible de regarder en même temps en avant et en arrière si l’on veut avancer. Mais ont-ils encore envie d'avancer ? A un moment, Tommy se demande si le temps n’est pas qu’un sac dans lequel on peut enfouir ce que l’on veut. En cette journée de septembre 2006, il va ouvrir le sac et remonter le fleuve du temps, luttant contre un courant qui l’emporte. C’est beau, fort, poignant. La fin ouverte est parfaite, en suspens, elle nous laisse le choix, un peu comme dans un roman de Modiano. Le mien est le plus pessimiste. On ne se refait pas…

Je refuse de Per Petterson. Gallimard, 2014. 270 pages. 19,50 euros.

 PS : J’aime ce titre. Ces deux mots sont prononcés par un personnage secondaire. Sur son lit d’hôpital, il refuse de mourir. Un vœu pieux, forcément.

PS bis : « Je refuse » sera ma première pépite de la rentrée chez Galéa. Une pépite sans doute trop personnelle et intime pour emporter l’adhésion d’une majorité d’autres lecteurs, j’en ai bien conscience. Mais j’assume, évidemment.








vendredi 17 octobre 2014

L’élevage des enfants - Emmanuel Prelle et Emmanuel Vincenot

Pas simple l’élevage des enfants quand on y pense. A chaque âge ces ennuis, ce n’est pas un scoop. Le 0-3 ans est le plus facile à gérer, quoique. Entre la naissance, le choix du prénom, celui de la crèche ou de la nounou et les couches, il y a de quoi faire. Le 3-6 ans est le temps des questions sans fin, de l’entrée à l’école et de l’autonomie qui ne cesse de croître. De 6 à 10, les choses sérieuses commencent. Apprentissage de la lecture, console de jeu, spectacle de fin d’année et cahiers de vacances, entre autres. A partir de 11 ans vient l’heure du collège, virage important et particulièrement pénible. Collège privé ou collège privé ? Relations parents-profs, début de la puberté, le programme est joyeux. Et à 16 ans, l’ado prend son envol : orientation professionnelle (et sexuelle), goût musicaux douteux, rébellion à deux balles permanente, contraception et toxicomanie, conduite accompagnée, prise de position politique… j’en passe et des meilleures.

Un essai humoristico-rigolo sans prétention. C’est gros sans être grossier, énorme même souvent, mais j’ai ri franchement, et pas qu’un peu. Il y a beaucoup de mauvaise foi et le texte est à prendre au deuxième, voireau troisième degré. Pour autant, je me suis retrouvé dans certaines situations, comme par exemple « l’enfilage casse-tête » de l’écharpe porte-bébé. En bonus, les illustrations de Florence Cestac sont drôles et apportent une vraie valeur ajoutée. Il me semble que le but premier, au-delà de l’humour, est de dédramatiser. On a (ou on aura) tous le sentiment à un moment ou l’autre d’être de mauvais parents, de faire les choses à l’envers, d’être à coté de la plaque, de ne plus comprendre notre enfant. Rien de grave. Rien de plus normal en fait. Alors autant en rire…

L’élevage des enfants d’Emmanuel Prelle et Emmanuel Vincenot (ill. Florence Cestac). Wombat, 2014. 140 pages. 14,00 euros.


Un billet qui signe ma participation mensuelle au projet non-fiction de Marilyne.

Je n’ai pas l’habitude de faire cela mais pour une fois je vous mets la 4ème de couv. Attention, gros spoiler, tout est dit !


Le cauchemar de l'écharpe porte-bébé...


La nounou...



Un petit bilan de compétences parentales a effectuer avant l'entrée en maternelle...


Le collège et ses bulletins scolaires...


Les ados...







jeudi 16 octobre 2014

Un été en famille - Arnaud Delrue

Ça commence par un enterrement. Celui de Claire, la sœur de Philippe, le narrateur. Un narrateur qui s’adresse tout au long du texte à Marie, son autre sœur de onze ans. Sur le ton de la confession, il dévoile petit à petit une étrange histoire de famille. Sa relation ambigüe avec Claire, la maladie de cette dernière, qui l’a poussée au suicide, le conflit permanent avec leur mère, son job d’assureur qu’il a abandonné sans regret. Et bien d’autres choses encore qui, peu à peu, font froid dans le dos…

Bon, soyons clair, c'est une déception. J’ai aimé le malaise qui s’est emparé de moi petit à petit, les révélations fracassantes et dérangeantes disséminées l’air de rien au détour d’une phrase. Mais pour le reste, je me suis perdu face aux membres de cette famille aussi nombreuse que tordue, j’ai trouvé que le récit manquait d’âme, que les pièces s’imbriquaient de façon mécanique, limite exercice de style, et j’ai vu la fin arriver à des kilomètres, grosse comme une maison. De toute façon, quand un narrateur à la première personne ne suscite ni empathie ni réaction épidermique, juste un soupçon d’indifférence polie (parce que, quand même, je suis un lecteur bien élevé), il n’y a pas grand-chose à faire, juste attendre de tourner la dernière page en se disant qu’il est temps de passer à autre chose.

Un premier roman à la construction maîtrisée mais bien trop froid (glaçant même par moment) pour me donner un quelconque plaisir de lecture. Décevant, quoi.

Un été en famille d’Arnaud Delrue. Seuil, 2014. 160 pages. 16,00 euros.









mercredi 15 octobre 2014

Perico T2 - Philippe Berthet et Régis Hautière

Joaquin, Livia et leur valise pleine de billets ont pu quitter Cuba et sont en route pour Hollywood. A leurs basques, les tueurs de l’odieux Santo Trafficante Jr, bien décidés à récupérer l’argent de leur patron. Une route pavée d’embûches les attend et le voyage entre Miami et la Californie sera tout sauf un long fleuve tranquille.

Suite et fin du diptyque « old school » scénarisé par Régis Hautière pour lancer la collection « Ligne noire », dont tous les titres seront mis en images par l’excellentissime Philippe Berthet. Une fin en apothéose, bourrée d’action et de rebondissements qui contraste avec le premier tome où régnait une sorte de moiteur immobile. Comme d’habitude avec le papa d’Abélard, la complexité des personnages fait le sel du récit. Arrachée des griffes de Trafficante par Joaquin, Livia n’est pas pour autant un faire-valoir à la plastique avantageuse, une nunuche qui va tomber amoureuse de son sauveur. Accro à la cocaïne, elle reste avec lui par intérêt personnel et non par amour. Et comme d’habitude, l’histoire est sombre, très sombre, personne n’est épargné et pas de happy end à l’horizon. Bref, du Hautière dans le texte, rugueux, âpre et pessimiste comme je l’aime.

Aux pinceaux, Berthet fait encore des miracles. Je retrouve le charme de son trait découvert il y a près de trente ans dans les pages du magazine Spirou et je ne m’en lasse toujours pas. Du travail à l’ancienne, appliqué et rigoureux, une science du cadrage très cinématographique et un jeu sur la lumière, les ombres et les couleurs qui vous installe une ambiance comme personne.

J’apprécie trop ces deux auteurs pour rester objectif. Alors vous n’êtes pas obligé de me croire si je vous dis que ce diptyque est une pépite, un polar digne des grands films noirs américains des années cinquante dont la délicieuse amertume vous restera longtemps en bouche. Mais je vous le dis quand même…


Perico T2 de Philippe Berthet et Régis Hautière. Dargaud, 2014. 64 pages. 15,00 euros.

L'avis de Moka











mardi 14 octobre 2014

Un endroit pour vivre - Jean-Philippe Blondel

Le narrateur a seize ans et est en première ES. C'est un élève lambda, réservé, sans histoire. Un rêveur qui passe son temps à observer, contempler le monde. Et son monde, justement, change radicalement le jour où le proviseur décide de mettre un terme au laisser-aller ambiant. Pour lui, avant d'être un lieu de vie, le lycée doit être un lieu de travail. La reprise en main se fait à coup de mesures de rétorsions inédites : tenue impeccable exigée, plus personne d'assis dans les couloirs, interdiction aux amoureux de « se frotter », etc. De la discipline et de l'autorité avant toute autre considération. Effaré par le manque de réaction de ses camarades, l'adolescent va s'insurger à sa façon. Caméra au poing, il va filmer les petits riens du quotidien pour montrer que le lycée, c'est aussi et surtout la vie.

Jean-Philippe Blondel est prof d'anglais, il connaît parfaitement les rouages de l'administration scolaire. Il sait que, d'un établissement à l'autre, le personnel de direction peut imposer sa patte de manière plus ou moins intelligente. Et s'il prend soin de préciser à la fin de son texte  que « ceci est une œuvre de fiction, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite », son histoire sent le vécu à plein nez.

« Un endroit pour vivre » n'est pas une ode au laxisme post soixante-huitarde.C'est plus fin. Avec sa caméra, son personnage capte une humanité en mouvement. L'amour bien sûr, mais aussi l'amitié, le dialogue permanent entre enseignants et élèves, la souffrance, la violence, la haine, la solidarité ou le courage. La vie dans toute sa diversité, encore et toujours. L'acte militant est ici relaté dans un long monologue, d'une seule voix. A l'image de cette collection dont je ne cesse avec ma complice Noukette de vous vanter les mérites depuis plusieurs mois.

Un endroit pour vivre de Jean-Philippe Blondel. Actes sud Junior, 2014 (première édition en 2007). 64 pages. 9,00 euros.


Et c'est évidemment une nouvelle lecture commune que je partage avec elle.

L'avis de Saxaoul













lundi 13 octobre 2014

Les zombies n’existent pas - Sylvain Escallon

L’homme laisse les cadavres à la pelle sur son chemin. A st Brieuc, à Brest, à Agen, à Paris. A chaque victime, il coupe un doigt de la main gauche. Pas de sa faute, c’est la voix qui lui ordonne de passer à l’acte. L’inspecteur Kowalski, chargé de l’enquête, a du mal à comprendre le mode de fonctionnement et les motivations du tueur. Un tueur vite identifié d’ailleurs, un certain Picquier. Le problème, c’est que Picquier est mort et enterré. Depuis un an. Suicide par pendaison, le légiste qui a pratiqué l’autopsie l’a confirmé avec certitude. Or, les zombies n’existent pas, on a donc affaire à un sosie, pas possible autrement. Mais pour être sûr, il vaut mieux exhumer le corps du « vrai » Picquier. Seulement, en dessellant le caveau, on ne trouve à l’intérieur aucun cercueil…

Les Zombies n’existent pas est une adaptation du thriller « Lazarus » d’Emanuel Dadoun. Une histoire de Serial Killer glaçante, mystérieuse, chamanique. Le premier album d’un auteur de 23 ans que je qualifierais avec plaisir de « couillu ». Parce qu’il fallait oser se lancer dans un roman graphique aussi dense et ambitieux. La narration est aussi torturée que l’esprit du meurtrier et il faut parfois s’accrocher pour suivre mais tout se tient. On alterne entre le point de vue du tueur et celui de l’enquêteur, on saute en une page d’un lieu à l’autre, du présent au passé, de la France au Mexique. Et tout se tient. Ça mériterait parfois d’être un poil plus fluide, plus limpide, mais rien de bien méchant.

Et puis au niveau du dessin, c‘est énorme je trouve. Du noir et blanc très travaillé, un gros jeu sur les ombres et le cadrage, un trait qui n’est pas sans rappeler celui de l’excellentissime argentin Eduardo Risso, bref, j’adore.

Une bien belle surprise, donc. Un auteur débutant qui prend autant de risques et parvient à créer une ambiance pesante à souhait avec une telle maîtrise graphique, chapeau bas. Et vivement votre prochain album, monsieur Escallon !  


Les zombies n’existent pas de Sylvain Escallon. Sarbacane, 2013. 132 pages. 22,00 euros.