samedi 15 juin 2013

Deux ans de vacances - Jules Verne

Quinze enfants se retrouvent seuls à bord d’un navire en perdition. A la suite d’une imprudence de l’un deux, le bateau a gagné la haute mer alors que l’équipage était à terre. Pris dans une tempête, le bâtiment s’échoue sur une île déserte le long des côtes de l’Amérique du sud. Les naufragés s’organisent au mieux, et même si quelques moments de tension viennent troubler la cohésion du groupe, tout est mis en œuvre pour que les choses se déroulent sans anicroche. Les semaines et les mois passent et personne, semble-t-il, ne peut leur venir en aide. Jusqu’au jour où des brigands s’échouent à leur tour sur l’île. Une arrivée synonyme de grand danger pour les enfants mais paradoxalement, c’est grâce à cette intrusion sur leur « territoire » qu’ils vont pouvoir rentrer chez eux sains et saufs.
Relire Jules Verne, je ne pensais pas que ça m’arriverait un jour. Heureusement que Marie est là pour me proposer quelques LC de classiques. Après Barbeyd’Aurevilly et Wharton, nous voila donc à nouveau réunis pour Verne.

Deux ans de vacances, c’est la reproduction d’une société en miniature assaisonnée d’une grosse pincée de robinsonnade. L’intention pédagogique et morale est évidente : de jeunes garçons bien éduqués, en proie à des circonstances particulières et extrêmes, montrent un courage et une abnégation qui forcent l’admiration du petit lecteur. 

Le roman respecte par ailleurs quelques codes propres au feuilleton, comme une bonne dose de suspense et l’enchaînement d’épisodes spectaculaires. Surtout, on constate que l’écrivain ne cherche jamais à angoisser ses lecteurs. Malgré, une situation particulièrement difficile, les signaux rassurants se multiplient dès que les choses prennent une tournure quelque peu dramatique : des aventuriers se perdent dans le brouillard ? Ils s’en sortiront sans dommages. Ils partent explorer une partie de l’île ? Tout se déroule sans encombre. Deux d’entre eux s’affrontent pour prendre la tête de la communauté ?  C’est la raison qui finira par l’emporter. Leur chef est blessé à l’épaule ? Pas de panique, on nous explique que « la cicatrisation fut bientôt complète. Il ne lui resta plus qu’une certaine gêne dans le bras – gêne qui ne tarda pas à disparaître. » Comme s’il ne fallait jamais s’inquiéter pour ces quinze enfants.

En fait, une sorte de conformisme moral traverse cette aventure où les rôles sont parfaitement distribués. Ordre, courage, respect de la hiérarchie sociale, toutes les préoccupations de la bourgeoisie d’alors se retrouvent dans le récit. L’enfant avec les meilleures dispositions commande à une communauté disciplinée et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Tout cela n’est absolument pas choquant si on remet les choses dans le contexte de l’époque, mais il est également normal de constater que les lecteurs d’aujourd’hui on du mal avec ce type de roman. J’en discutais il y a quelques semaines avec un enseignant de CM2 qui se désolait de constater que ses élèves ne sont plus du tout attirés par les classiques présents dans sa bibliothèque de classe. London, Stevenson, Verne ou la comtesse de Ségur ne les intéressent guère. Même le Petit Nicolas a du mal à trouver des adeptes. C’est compréhensible mais de mon coté j’ai retrouvé avec un certain plaisir l’auteur de Vingt mille lieues sous les mers  car si son écriture et les valeurs qu’il dispense sont assurément datées, il cultive un art du dépaysement qui fait toujours mouche.
 
Deux ans de vacances de Jules Verne. Le livre de poche jeunesse, 2008. 250 pages. 5,90 euros.



vendredi 14 juin 2013

Un drôle de père T1 - Yumi Unita

Daikichi, jeune célibataire de 30 ans, découvre avec stupéfaction à la mort de son grand-père que ce dernier a une fille de 6 ans. Une fille dont la maman a disparu sans laisser de trace et dont le père vient de décéder à 79 ans. Une fille qui n’est autre que sa tante ! Après la cérémonie funéraire, la famille se réunit pour décider du sort de l’enfant. Personne ne semble disposé à l’accueillir. Furieux de constater que chacun se trouve une excuse pour se défausser, Daikichi est déterminé à prendre en charge la petite Rin. Commence alors une drôle de cohabitation entre un garçon n’ayant jamais eu de contact avec des enfants et une gamine taciturne en manque d’affection. Mais peu à peu ces deux-là vont trouver leurs repères et commencer à s’apprivoiser mutuellement.

Quand Marie, experte ès manga s’il en est, écrit dans un billet que les quatre premiers tomes de cette série comptent parmi ce qu'elle a lu de meilleur en manga ces dernières années, il n'y a pas de questions à se poser, il faut foncer. C’est ce que j’ai fait et je ne regrette pas.  Alors que l’auteure aurait pu orienter son histoire vers un registre purement humoristique en jouant sur le bouleversement engendré par l’intrusion d’une fillette dans la vie d’un  célibataire endurci, elle a préféré faire preuve de davantage de finesse. Sont notamment abordés des problèmes très concrets comme le besoin de trouver une garderie ou les vêtements à acheter. Il y a également les questions que se pose Rin par rapport à la mort, les interrogations de Daikichi sur la carrière brillante qu'il va peut-être devoir mettre entre parenthèse... L'air de rien, cela amène une réflexion sur la responsabilité individuelle et l’égoïsme de la société japonaise qui laisse bien peu de place à l’altruisme. Tout cela sans donner de leçon, avec beaucoup d’humanité et en ne forçant le trait à aucun moment.

Au niveau graphique, j’ai apprécié le dessin de Yumi Unita, finalement assez proche de la ligne claire européenne. C’est simple, d’une grande lisibilité. De plus, l’absence quasi systématique de décor n’est pas un handicap, au contraire, ce coté épuré permet de recentrer l’attention sur les expressions et les attitudes des personnages.

Un manga instructif, intelligent et touchant qui porte un regard lucide sur la place difficile qu’occupe la parentalité dans le Japon d’aujourd’hui. J’ai maintenant hâte de connaître la suite !


Un drôle de père  T1 de Yumi Unita. Delcourt, 2008. 198 pages. 10,75 euros. 










jeudi 13 juin 2013

Bandini - John Fante

La famille Bandini va mal. Il faut dire qu’être maçon en plein hiver dans le Colorado n’est pas la meilleure façon de faire rentrer un salaire régulier à la maison. Svevo, le paternel, compte sur l’arrivée prochaine du printemps pour se remettre à l’ouvrage. En attendant il perd le peu d’argent du foyer au poker. Joueur et coureur, ce Svevo est un fieffé salopard qui mène la vie dure aux siens. La mère, Maria, voit son ardoise chez l’épicier augmenter de jour en jour : « Bon Dieu, […] va falloir songer à me rembourser c’crédit Mme Bandini ! Ça peut plus durer. Vous m’avez pas donné un seul centime depuis le mois de septembre. »  Une mère bigote, toujours le rosaire à la main, victime des frasques de son incontrôlable mari et qui ne lui pardonnera pas de disparaître du jour au lendemain pour, croit-elle, se jeter dans les bras d’une richissime veuve. Quant aux trois frangins Bandini, s’ils fréquentent l’école catholique du coin, ce ne sont pas des anges. Arturo, l’aîné, est un sale gosse qui multiplie les bêtises. En proie aux remords, il passe son temps à se demander si ses péchés sont véniels ou mortels. Heureusement, un tour au confessionnal et une absolution rapide effacent ses tourments : « Ils étaient potes, Dieu et lui ; Dieu était un sacré chic type. » Une drôle de famille pour laquelle il est bien difficile de ressentir la moindre empathie.

Chronique en grande partie autobiographique d’une tribu italo-américaine tirant le diable par la queue au cœur des années 20, Bandini est un roman plein de verve. Une galerie de personnages principaux truculents ou détestables et quelques seconds rôles pas piqués des hannetons pimentent ce récit  où se côtoient en permanence humour et méchanceté.  

John Fante est pour moi un mythe. Il fait partie de ces rares auteurs qui ont façonné ma vie de lecteur. Je l’ai découvert grâce à Bukowski qui ne cessait de lui rendre hommage. Dans une de ses nouvelles, parlant de Fante, il écrit : « Les lignes roulaient facilement sur la page, ça coulait bien. Chaque phrase avait sa propre énergie et elle était suivie par une autre exactement pareille. La substance même de chaque ligne donnait sa forme à la page, on avait l’impression de quelque chose de sculpté dessus. » Après Bandini, j’ai enchaîné avec Demande à la poussière, un roman dans lequel on retrouve Arturo jeune adulte parti à Los Angeles pour devenir écrivain. Apprenant que ce texte est fortement inspiré par La faim de Knut Hamsun, je me suis rué sur les œuvres du prix Nobel norvégien. Et comme La faim fut, à l’époque de sa publication, préfacé par Octave Mirbeau, j’ai pu rajouter un grand auteur français à mon panthéon personnel. Bukowski, Fante, Hamsun et Mirbeau… tout ça pour dire qu’une identité de lecteur se construit parfois grâce à un effet boule de neige aussi inattendu que savoureux (surtout à une époque où internet n’existait pas encore…).

Ayant lu Bandini au début des années 90, je me demandais si j’y trouverais aujourd’hui le même plaisir qu’à l’époque. Quand on est étudiant en lettres modernes, que l’université restreint vos lectures aux grands classiques et que vous tombez sur Fante,  le choc est énorme. Découvrir la littérature américaine avec lui, c’est un peu comme quand vos parents vous lâchent la main à l’entrée du grand bain, ça fait un peu peur mais en même temps c’est tellement grisant. Vingt ans plus tard, alors que mes lectures « américaines » se comptent par centaines, l’effet n’est évidemment plus même. Il n’y a plus de surprise et j’ai trouvé quelques longueurs mais je ressors néanmoins de ce roman avec la confirmation que Fante restera à jamais un des chouchous de ma bibliothèque personnelle. Le ton du narrateur, plein de fiel, d’ironie et d’acidité me convient parfaitement. Et que dire de ces personnages qui s’emportent pour un rien, sont le plus souvent d’une totale mauvaise foi et voient constamment midi à leur porte. L’écriture est fluide, proche d’une certaine forme d’oralité et par moments des passages presque lyriques font prendre de la hauteur à l’’ensemble. En un mot comme en cent, je suis toujours fan !

Je conçois tout à fait qu’un roman tel que celui-là puisse secouer furieusement. Personnellement, c’est une des pièces essentielles de mon parcours de lecteur et je remercie Syl d’avoir accepté cette lecture commune suite au tag qu’elle m’a proposé il y a peu. Grâce à elle j’ai rajeuni de 20 ans. Et comme en plus Valérie et Emmanuelle se joignent à nous pour cette LC, Bandini est sous le feu des projecteurs aujourd’hui, pour mon plus grand plaisir !
   

Bandini de John Fante. 10/18, 2002. 282 pages. 7,10 euros. 


mercredi 12 juin 2013

Anuki T3 : Le coup du lapin - Maupomé et Sénégas

A peine sorti de son enveloppe, cet album a été kidnappé. Il faut dire qu’Anuki est une star à la maison. Depuis son premier album, ses aventures font partie des lectures incontournables de ma pépette n°2. Quand j’ai pu récupérer l’exemplaire le lendemain matin après d’âpres négociations, je me suis contenté d’une simple question :
- Alors, ça parle de quoi cette fois-ci ?
- C’est la guerre entre Anuki et un lapin. C’est trop bien !
Fin de la discussion, le « c’est trop bien » étant l’argument ultime, celui après lequel il n’est plus nécessaire de rajouter quoi que soit.
Alors est-ce que cet album se résume à une lutte entre le petit indien et  un animal à grandes oreilles ? Certes, mais pas que.

C’est l’hiver. Anuki  et ses copains jouent dans la neige. Parmi eux, une jolie Papoose qui reste en admiration devant des guerriers partant à la chasse. Persuadé de pouvoir à son tour impressionner la belle, Anuki  va chercher son arc et ses flèches pour lui montrer que lui aussi est un fier chasseur. Se rendant seul dans la forêt, il va croiser un lapin roublard qui lui donnera bien du fil à retordre. Sans compter que dans la forêt, il n’y a pas que des lapins…

Toujours sans aucun texte, Frédéric Maupomé et Stéphane Sénégas façonnent leur histoire avec l’humour et le dynamisme qui les caractérisent. Cette fois pourtant, ils pimentent leur récit avec un passage plus angoissant : Anuki est seul, Anuki est triste, Anuki a peur…

Au final tout va évidemment bien se terminer et je ne suis même pas certain que les enfants ressentent la moindre crainte pour leur héros. Après tout, on sait que ce diable de petit indien se sort toujours des situations les plus compliquées !

Coté dessin, on retrouve vite ses repères. La caméra se déplace avec fluidité et la scène de poursuite du milieu de l’album se déroule comme un seul et unique plan-séquence que l’on parcourt avec une certaine délectation. Stéphane Sénégas se joue du découpage classique, n’hésitant pas à supprimer le cadre de certaines cases et à se lancer dans une double page centrale absolument bluffante.

Anuki a incontestablement trouvé une place de choix dans le paysage de la BD jeunesse. Quand chaque nouvel album est attendu avec autant d’impatience par le public auquel il s’adresse (et peut-être davantage  encore par certains parents…) c’est un signe qui ne trompe pas.

Anuki T3 : Le coup du lapin de Maupomé et Sénégas. Éd. de la gouttière, 2013. 40 pages. 9,70 euros.

Une lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec mes complices habituelles, Noukette et Mo’.








mardi 11 juin 2013

Comment tout à commencé - Pete Fromm (Gallmeister)

Austin et Abilene. Le petit frère et sa grande sœur. Il a 15 ans, elle en a 20. Ils vivent dans une maison isolée au milieu du désert texan. Depuis leur plus jeune âge, ils partagent une passion commune pour le baseball. Abilene veut faire de son cadet le plus grand lanceur de tous les temps. Des années qu’elle l’entraîne sur une base désaffectée de l’armée. Austin est littéralement fasciné par son aînée, personnage insaisissable qui disparaît parfois pendant plusieurs semaines sans donner d’explications. Ses parents ont compris que quelque chose clochait. A la maison, l’ambiance devient de plus en plus souvent irrespirable à cause de l’attitude et des frasques d’Abilene. C’est une consultation chez un psy qui révélera la triste vérité : Abilene souffre d’un syndrome maniaco-dépressif. Pour Austin, impossible de voir la vérité en face. Pourtant la réalité va le rattraper, leurs liens d’apparence inébranlables vont se distendre peu à peu et le jeune garçon va devoir se faire une raison : si sa sœur n’est pas soignée, il risque de la perdre à tout jamais.

Au départ, les disparitions soudaines d’Abilene n’ont pas spécialement inquiété ses proches, surtout que ses justifications semblaient plausibles : « C’est juste que le monde devient si petit. J’avais besoin d’espace pour respirer. C’est tout. Juste un peu d’espace pour respirer. » Mais le problème est bien plus profond et les sautes d’humeur à priori anodines vont mettre en danger le fragile équilibre familial. Commence alors le combat d’un père et d’une mère pour sauver leur fille. Troubles bipolaires. Le diagnostic est implacable. Le traitement existe mais Abilene fait semblant de prendre ses pilules. Les phases d’espoir et d’abattement se succèdent dans une ambiance pesante, surtout que la jeune femme sombre par moments dans des périodes ou l’irruption d’une certaine forme de violence laisse craindre le pire.    

A travers la narration d’Austin, Pete Fromm propose le portrait touchant d’une famille isolée qui voit avec impuissance l’un de ses enfants partir à la dérive. Affronter cette maladie est une bataille à laquelle personne n’est vraiment préparé. Mais avec dignité et abnégation, les parents vont tout tenter pour lui venir en aide. A ceux qui s’inquiéteraient de voir le base-ball, au cœur du récit, sachez que ce sport typiquement américain aux règles complexes n’est pas aussi important pour le déroulement de l’intrigue que dans L’art du jeu de Chad Harbach. Pas besoin d’être un spécialiste de la question pour comprendre les tenants et les aboutissants du roman. L’essentiel est ailleurs, dans l’évocation de la maladie, la douleur des proches et l’amour fraternel.     

Comment tout a commencé est le premier roman de Pete Fromm. Publié en 2000 aux États-Unis après plusieurs récits (notamment IndianCreek) et recueils de nouvelles, il révèle un écrivain intimiste maîtrisant avec brio l’art difficile du dialogue. Encore une bonne pioche chez les éditions Gallmeister !    

Comment tout à commencé de Pete Fromm. Gallmeister, 2013. 338 pages. 23,70 euros. 





samedi 8 juin 2013

Le bleu est une couleur chaude - Julie Maroh

 « Je suis une fille et une fille, ça sort avec des garçons. »

Clémentine a quinze ans et est en seconde. Elle sort avec Thomas, un ado séduisant et très amoureux mais au fond, elle sait qu’elle n’a aucune envie de rester avec lui. Depuis le jour où elle a croisé le regard d’Emma, ses certitudes ont vacillé. Emma qu’elle recroisera quelques temps plus tard dans un bar. Emma avec laquelle elle va vivre une histoire d’amour intense, absolue, compliquée, incandescente…   

Clémentine est une lycéenne et Emma une jeune adulte. Clémentine se cherche, elle sait que quelque chose cloche, que ce qui la perturbe est à la fois incompréhensible, dangereux et inarrêtable. Son corps connait déjà la vérité mais sa tête a du mal à l’accepter : « Pourquoi je veux toutes ces choses d’elle, pourquoi j’imagine tout ça, c’est horrible. Je n’ai pas le droit, c’est une fille, c’est horrible. » Emma est plus mature, elle est déjà en couple. C’est une militante qui pense que sa sexualité est « un bien social et politique. » Clémentine voit les choses différemment, pour elle c’est « la chose la plus intime qui soit », une « chose » qu’elle préfère garder pour elle. Il faut dire qu’après son propre déni, il lui a fallu affronter les regards, le jugement, le rejet (notamment celui de ses parents). Rien pour elle ne semble relever de l’évidence…  

Un album plein de sensibilité et de sensualité qui n’est pas simplement au service de la cause homosexuelle. C’est bien plus fin. La fragilité des personnages est d’une infinie justesse. Julie Maroh a su retranscrire les sentiments à fleur de peau, parfois refoulés, souvent assumés. Le séisme qui frappe clémentine ébranle les convictions qu’elle avait tenté de se construire, celles que la norme en vigueur a voulu lui imposer.

Avant tout et plus que tout, cette histoire est une magnifique histoire d’amour. Alors que les portes d’un bonheur absolu semblent s’ouvrir, les bleus à l’âme ne sont jamais très loin. On rit, on jouit, on pleure, on souffre, et puis… c’est l’histoire d’une vie quoi. Mais c’est beau, qu’est-ce que c’est beau. Tant d’émotion contenue, tant de retenue qui évite de sombrer dans le mélo tire-larmes, c’est impressionnant. Un très grand album !

Merci à Moka de m’avoir plus qu’inciter à découvrir cet album. J’avoue que sans sa (terrible) force de persuasion je me serais fait tirer l’oreille pendant un certain temps encore avant de consentir à me lancer dans cette lecture. Ç’aurait été une belle erreur…
 


Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh. Glénat, 2010. 160 pages. 15,50 euros.



vendredi 7 juin 2013

Mes petits plats faciles by Hana T1 - Masayuki Kusumi et Etsuko Mizusawa

Vous cherchez à faire un petit truc rapide pour le dîner de ce soir ? J’ai. Même avec des restes, il y a moyen de s’en sortir. Un exemple ? Que diriez-vous de miettes de saumon mayonnaise sur du pain de mie avec une salade de chou blanc rehaussée d’un peu de Tabasco ? Ou alors de riz aux algues nori et œufs lyophilisés en sachet accompagné d’une soupe instantanée parfumée aux champignons Matsuké. Bon ok, tous les ingrédients ne seront pas forcément faciles à trouver, mais avouez que cela sort de l’ordinaire. Il y 17 menus en tout dans ce manga, un par chapitre. Tous les plats sont réalisés par Hana, une trentenaire travaillant dans une librairie et dont le mari a été muté en province. Dans son mini appartement toujours en désordre, Hana fouille les placards et le frigidaire pour se concocter de petits en-cas ou des choses plus élaborées comme un pot-au-feu par exemple.

Masayuki Kusumi a signé le scénario du célèbre Gourmet solitaire de Taniguchi. Il a créé avec Hana une héroïne pétillante, drôle et pleine de fraîcheur. Cette cuisinière, loin d’être un cordon bleu, commente chacune de ses réalisations avec une bonne humeur et un ton décalé qui font mouche. Nul doute que beaucoup de japonaises se sont reconnues dans le portrait de cette jeune femme aussi paresseuse que gourmande puisque Mes petits plats faciles a été le manga le plus lu par le public féminin en 2012 et qu’il a déjà été adapté à la télévision.        

Niveau dessin, on a déjà vu mieux, n’est pas Taniguchi qui veut… Disons que les plats mitonnés par Hana pourraient parfois être plus attrayants visuellement parlant. Mais l’ensemble reste tout de même correct.

J’ai passé un bon moment avec Hana et si, sur la durée, le principe plutôt répétitif qui régit le fonctionnement de la série pourra lasser, il n’en est absolument rien dans ce premier tome dont certaines recettes me tentent sacrément. Amis de la gastronomie japonaise, le couvert est mis…


Mes petits plats faciles by Hana T1 de Masayuki Kusumi et Etsuko Mizusawa. Komikku, 2013. 175 pages. 9,90 euros. 



Ce billet signe ma première participation à la quinzaine nippone de Choco et Marilyne


jeudi 6 juin 2013

Crimes et jeans slim - Luc Blanvillain

Adé, 15 ans, n’a trouvé qu’une solution pour survivre au lycée : devenir la reine des pouffes. Chaque matin elle s’arrête chez sa grand-mère pour se changer, abandonnant pantalons classiques, robes austères et manteaux informes pour enfiler jean slim ou leggings, haut moulant et ceintures écarlates. Ainsi déguisée, elle n’a pas à subir les moqueries et autres méchancetés que les bimbos de sa classe réservent aux élèves trop studieuses dans son genre. Mais le jour où un serial killer s’attaque au club des pétasses et fait disparaître ses membres les plus « éminents » d’une balle entre les deux yeux, Adé se dit qu’elle a peut-être fait une erreur…     

Un roman jeunesse à l’écriture enlevée qui se lit avec facilité. Beaucoup d’humour (noir), une touche d’ironie et de cynisme et une (petite) dose de suspens rendent l’ensemble fort agréable. Les personnages sont caricaturaux à souhait mais bien campés : Adé, son « petit copain » Thibault et son frère Rod, mais aussi le prof de français que personne n’écoute, celui de sport, séduisant en diable, la CPE qui a appris à faire face à toutes les situations grâce aux nombreux stages proposés par l’éducation nationale, l’intendant radin, l’homme de ménage un peu simplet et un duo de policiers qui n’a pas inventé l’eau chaude. Les chapitres sont courts, tout s’enchaîne avec fluidité et quelques fausses pistes ainsi que de nombreux cadavres (cinq filles, un prof et un chat) viennent pimenter le déroulement de l’enquête : classique mais efficace.

Bon j’ai quand même quelques bémols. Les motivations du tueur sont au moins aussi simplistes que l’état d’esprit des adolescentes qu’il honnie. Par ailleurs, considérer qu’à partir de douze ans les filles deviennent des monstres de superficialité est un raccourci un peu facile. Surtout, c’est la fin qui m’a déplu. Vraiment très tirée par les cheveux, limite ridicule tant le comportement des protagonistes est peu crédible. Dommage, cela gâche quelque peu l’impression favorable laissée dans les deux cents premières pages.

Au final, j’ai quand même passé un très bon moment et je ne me suis pas ennuyé une seconde. C’est une évidence, ce roman doit parfaitement convenir au public auquel il s’adresse.  


Crimes et jeans slim de Luc Blanvillain. Le livre de poche, 2013. 255 pages. 5,90 euros. A partir de 11-12 ans.


Une lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec Lasardine et sa P’tite sardine, Canel et sa Miss et Lili et sa Charlotte. Quand à moi je n’ai pas pu convaincre ma pépette n°1 de se joindre à nous mais je garde ce roman sous le coude et je compte bien lui proposer à nouveau dans quelques temps.

L’avis de Valérie (que je remercie au passage de m'avoir fait découvrir ce titre), celui de sa fille Eléa et celui de Noukette.



mercredi 5 juin 2013

Hôtel particulier - Guillaume Sorel

Émilie met fin à ses jours dans sa  baignoire. Une fois morte, son âme va hanter le vieil immeuble où elle habitait. Naviguant d’appartement en appartement, elle découvre le quotidien et le vrai visage de ses voisins. Des gens seuls, perdus, au bord du gouffre, des couples infidèles, une sorcière acariâtre qui tue les animaux, un peintre voyeur mais aussi de drôles de personnages, comme cette petite fille enfermée dans un placard ou cet homme organisant des orgies avec de célèbres héroïnes de romans qu’il fait sortir de sa bibliothèque. Émilie se demande pourquoi elle doit subir un tel sort, elle se demande si sa situation est appelée à durer éternellement. Un vieux chat va devenir son confident. Ils peuvent se parler, l’animal est le véritable maître de l’immeuble, celui qui sait tout sur tout le monde. Pour Émilie, c’est une nouvelle vie qui commence…

Un album totalement inclassable, à l’ambiance envoûtante, et parsemé de magnifiques citations littéraires (Rimbaud, Pouchkine, Lewis Caroll, Baudelaire…). Le fantôme de la jeune femme flotte sur un monde étrange, en apesanteur, nimbé de mélancolie. La narration peut sembler décousue mais Sorel a construit son histoire comme une succession de nouvelles se déroulant dans le vase clôt de l’immeuble et dont le fil conducteur serait cette âme qui traverse les murs. L’occasion pour lui de dresser quelques portraits inquiétants, troublants ou réalistes. Hommage aux contes fantastiques de Poe et Maupassant, Hôtel particulier entretient une sorte de doute permanent, entre rêve, folie, surnaturel et réalité, le tout saupoudré d’une belle dose de sensualité. Difficile pour le lecteur de s’y retrouver mais a-t-on toujours besoin d’explications rationnelles ? N’est-il pas délicieux de se laisser mener par le bout du nez dans ce halo d’étrangeté qui nous enveloppe dès les premières pages ?   

Pour ce qui est du dessin, c’est tout simplement sublime. Sorel est depuis longtemps un de mes dessinateurs préférés. Ici, il a travaillé au lavis, usant d’un noir et blanc vaporeux rehaussé de nombreuses nuances de gris. Son art du cadrage et l’attention particulière donnée à la lumière fait de chaque planche un petit bijou de fluidité et d’équilibre. J’aime par ailleurs beaucoup les personnages qu’il met en scène, notamment les femmes, qui sont tout sauf des pin-up. Le visage marqué, le cheveu filasse et des courbes parfois un peu trop généreuses, elles sont justes réelles et non fantasmées.

Un album empreint d’une sombre poésie et d’un esthétisme aussi rare que fascinant. Ai-je vraiment besoin de vous dire que j’ai aimé ?
 


Hôtel particulier de Guillaume Sorel. Casterman, 2013. 104 pages. 17 euros.








mardi 4 juin 2013

Le premier mardi c'est permis (17) : L'endroit et l'envers

Parce que le célèbre rendez-vous de Stéphie fête ce mois-ci ses deux ans, j’ai voulu marquer le coup à ma façon. Pas de présentation de livre coquin aujourd’hui mais un texte coquin écrit par mes soins. Cette courte nouvelle, c’est tout nouveau pour moi, j’espère que vous saurez vous montrer indulgent. En fait j’en ai eu l’idée après que Cess m’ait fait découvrir le premier chapitre du roman Beautiful Bastard (d’ailleurs elle en parle aujourd’hui, allez-vite lire son billet). J’ai trouvé ça tellement affligeant, tellement mauvais que je me suis dis, n’importe qui peut faire une daube pareille. Et comme je suis vraiment n’importe qui, je m’y suis collé. Bon, je n’ai pas pu faire aussi gratuitement vulgaire que la clit litt actuelle. Le porno pour le porno, pas moyen et puis je crois que cela aurait été ridicule. Donc j’ai fait de mon mieux, comme j’ai pu. A vous de voir…


L’endroit et l’envers

Une étude notariale, c’est mieux que rien. Et puis, qu’est-ce que vous voulez faire avec un brevet des collèges et un CAP au raccroc ? Elle était donc secrétaire à l’étude de Maître Garnier. Une des, parce que, sur les deux étages de la grosse maison bourgeoise adossée au musée, à l’ombre de la cathédrale, une dizaine de femmes s’affairait devant autant d’ordinateurs. Une savante hiérarchie présidait à la dévolution des tâches. Le premier clerc aboyait ses consignes. – les cloisons étaient minces et tout un chacun l’entendait, lors de la réunion des cadres, sermonner son second, un quinqua boutonneux aux grosses lunettes de myope, et glapir, éructer, tempêter, tonner contre Mlle Dupuis, la chef du « pool dactylos » comme il continuait de la nommer – d’ailleurs lui-même persistait à taper ses brouillons sur une Remington hors d’âge pour laquelle on peinait à trouver des rubans encreurs.

Ce dont s’occupait précisément Maryline Levasseur. Elle avait bénéficié d’un beau concours de circonstances pour obtenir ce poste. Le vieux notaire, Maître Garnier père, était un ami du grand-père Levasseur : ils avaient des souvenirs communs dans les Aurès ; ils y avaient essoufflé leurs convictions républicaines. Ernest Levasseur était décédé de son « mal au poumon » l’automne de cette même année où sa petite-fille, successivement et dans cet ordre, entrait dans la vie active et se laissait passer la bague au doigt. Ç’avait été, la noce, la dernière joie de l’aïeul.

L’époux de Maryline était un de ces jeunes gens comme on en voyait beaucoup dans les années quatre-vingt-dix : avides de reconnaissance sociale, pétris d’ambitions, inévitablement glabres et soucieux de s’entourer très vite d’un quarteron de marmots. L’Emmanuel que je vous cause alimentait en automobiles « de standing » la bonne société beauvaisienne et bientôt isarienne puisque le jeune homme, ne vous l’ai-je pas dit ?, nourrissait un projet de carrière assez costaud. La SARL Dumortier lui confia, deux ans plus tard, la direction de la succursale de Saint-Aubin-en-Bray. Il eut vite fait d’étendre son emprise sur les départements circonvoisins, poussant jusqu’à la grande banlieue de Rouen à l’ouest et aux abords de Pontoise vers le sud. Le grand écart, me direz-vous. Justement ! C’est ici que cette histoire se noue.

Les lectrices prudes pourront sauter –  si j’ose dire – le paragraphe qui vient. Qu’elles sachent simplement que vers la Noël les tests confirmèrent la grossesse de Maryline.

Pour les autres, il n’est pas inutile de préciser, dans les limites qu’impose la décence, les conditions dans lesquelles le couple Lehallier – on notera au passage l’incontestable francité du patronyme – pratiquait l’exercice conjugal. Le samedi soir on dînait à la lumière tamisée d’un lampadaire à gradateur. Le mari glissait dans la chaîne un cédé de Puccini. « La Bohème » avait leur préférence. Emmanuel se faisait tendre, « Que gelida manina, Quelle petite main gelée ! Laisse-moi la réchauffer… » Il n’en fallait pas plus pour faire fondre Maryline. Elle noyait son regard – bleues, qu’elle les avait, les mirettes – dans la braise volcanique des quinquets d’Emmanuel (il fut longtemps poursuivi par une conjonctivite tenace). Et quand, au second tableau, Mimi reconquiert Marcello, « l’effluvio del desio tutta m’aggira… », la jeune épousée se laissait prendre la main, glisser les bas, soulever la robe et, chastement, lui s’activait. Sans atteindre les performances chiraquiennes – dix minutes, douche comprise – la chose était réglée avant que la Tebaldi, dans cette version dirigée par Tullio Serafin à l’académie Sainte-Cécile de Rome, n’expire dans les bras de Rodolfo. N’allez pas croire cependant que Maryline s’astreignît à la tâche sans en retirer de satisfaction. Une fois même le missionnaire dut s’y reprendre à deux fois ; tandis qu’il s’échinait, elle ressentit brusquement une vague de chaleur lui emplir le ventre et un soupir lui échappa. Lui, rugissait, les yeux exorbités, avant de glapir comme une âme en peine en l’éperonnant. Il eut la délicatesse de s’en excuser.

Quand elle se retrouva avec un polichinelle dans le tiroir, les effusions sabbatiques cessèrent évidemment. Hélas la grossesse ne se passa pas comme prévu. Elle fit une fausse couche et, lors du curetage, le scalpel du chirurgien lui enleva définitivement tout espoir de maternité. Dès lors le gars Lehallier donna à sa libido de nouveaux terrains de jeu et Maryline s’absorba dans ses tâches secrétariales. Elle milita au Secours Catholique, entra dans une chorale et prit part assidûment aux déambulations dominicales d’un club de randonneurs.

C’est là que notre histoire la trouve. On est en 2001, disons au début juin. Elle a la trentaine. A l’étude elle s’est rendue indispensable et Maître Garnier fils envisage de lui confier la succession de Mlle Dupuis qui, après avoir perdu dents et cheveux (avantageusement remplacés par prothèse et perruque), se voit abandonnée dorénavant par son acuité visuelle. Heureusement pour elle, elle ne se verra pas mourir…
Mais je parlais de Maître Garnier deuxième du nom. Fils tardif de l’Hubert, remarié après un veuvage décent avec une jeune femme qui… que… une jeune intrigante quoi, pour tout dire à peine française car de père italien et de mère corse. Sa photo était parue plusieurs fois dans les pages des magazines, au bras de mondains en vogue. A quarante-deux ans, sa beauté éclatait et son fils en hérita. Je dis « son » fils car, sur la paternité, d’innombrables rumeurs circulèrent. Hubert Garnier s’en accommoda et témoigna envers le rejeton une tendresse dont on ne l’eût pas cru capable. Et Félix, ma foi, la lui rendit. Il fit son droit à Assas puis suivit, quatre années durant, les cours de l’Institut des métiers du notariat à Tours (02.47.05.52.84) dont il sortit major de promotion.

Quand Félix prit possession du bureau paternel, les méthodes changèrent. C’était un dirigeant résolument moderne, il tablait sur les vertus individuelles, ne craignait pas de s’afficher à Paris dans un petit cénacle de patrons progressistes et méprisait Laurence Parisot. On lui prêta très vite des sympathies à gauche et il poussa le goût du sulfureux jusqu’à se faire photographier dans la gazette locale en compagnie de Jean-Louis Borloo, venu dans la ville préfectorale présider une réunion de l’Union cantonale des démocrates et indépendants. D’ailleurs, dans le salon feutré du second où il recevait ses hôtes de qualité, il fit encadrer la pochette du 25cm où un Georges Brassens, cheveux et moustache noirs, veste de velours fauve, colle son oreille au pavillon d’un phonographe ; le vinyle est de 58 et le premier titre en est « Le pornographe »… Mais n’anticipons pas. Provocateur et capable d’écarts par rapport aux ceusses de sa caste mais meneur d’hommes intransigeant. Ton sec, cassant, sûr de lui, « un vrai macho » se disait Maryline in petto. Fallait le voir déchirer froidement sans un mot tout dossier comportant la moindre faute d’orthographe. Et quand la secrétaire éclatait en sanglots d’avoir été si durement rabrouée, il lui jetait avec dédain une pièce de deux euros, « Allez vous acheter des Kleenex© ! »

Il ne fut pas long à repérer les compétences de Maryline Lehallier qui grimpa deux étages et se retrouva sous le feu des jalousies. Quand son mari fit affaire avec lui autour d’une Porsche GT3 (6 cylindres à plat, 4 soupapes, distribution par chaîne, 180000 deutsche marks quand même…), elle osa le convier à dîner. Elle avait mis les petits plats dans les grands, mijoté un tagine d’agneau à la figue tandis qu’Emmanuel se chargeait des vins. Félix arriva, ponctuel, un énorme bouquet de roses blanches à la main… Du repas il y a peu à dire, sinon que la conversation, exclusivement masculine, roula sur la Ligue 1 où l’école nantaise venait de damer le pion aux grosses cylindrées. « C’est comme en amour », lâcha Manu, et les deux hommes éclatèrent de rire. On avait déjà pas mal bu et un peu de grivoiserie ne déparait pas. Maryline sourit poliment et s’éclipsa dans la cuisine vaquer à la vaisselle. Elle s’étonnait des éclats tonitruants de son patron, à qui les silences entendus des secrétaires ne prêtaient guère d’aventures ; de Manu au contraire la voix pâteuse et la syntaxe incertaine lui étaient habituelles en toutes circonstances où l’alcool coulait d’abondance ; il ne tarderait pas à s’assoupir dans le canapé... Dans les tintements des assiettes et l’entrechoc des verres, elle perçut des mots qui ne laissaient guère de doute sur la conversation masculine, elle rougit à certains. Aussi décida-t-elle, une fois desservi le café et les tasses, de prétexter d’une grosse fatigue pour monter dans la chambre. Dix minutes plus tard, elle éteignait la veilleuse et s’abandonnait à Morphée.

Elle ne sentit pas, dans la nuit, le drap glisser à ses pieds, sa nuisette se relever jusqu’à la taille et ses jambes s’écarter, livrant passage à un souffle. Prise dans son rêve, elle ne ressentit d’abord qu’une douce chaleur gagnant le milieu de son corps. Le zéphyr sur les poils de son pubis l’éveilla. Machinalement elle allongea le bras pour saisir le drap mais sa main tomba sur une chevelure. Elle n’eut pas le temps de s’en étonner car brusquement une humidité inhabituelle lécha ses petites lèvres avec une infinie caresse, s’insinua dans les plis de son prépuce et lapa le gland de son clitoris. Une fois, deux fois, puis goulûment. Un élancement subit lui arracha un soupir. Elle se garda bien d’ouvrir les yeux. Jamais encore Emmanuel n’avait aventuré la langue en ces contrées dont elle-même ne devait qu’à l’inadvertance du gant de pressentir que peut-être ils renfermaient des trésors interdits. La langue à présent balayait la longue fente avec application et, chaque fois qu’elle parvenait au sommet de sa trajectoire, une onde de plaisir l’inondait. Un fourmillement d’aiguilles dans tout le bassin. Elle sentit durcir la pointe de ses seins cependant que des paumes à présent effleuraient l’intérieur de ses cuisses. C’était une sensation nouvelle, comme si son corps s’éveillait. Les baisers déposés dans le creux de l’aine étaient d’une telle délicatesse qu’elle dut réprimer un sanglot. Des bras passèrent doucement sous ses jambes pour relever son bassin. Dans le mouvement, elle sentit le frais de la nuit entrer dans son sexe qui était complètement ouvert. Le tiède de la salive le noya tout aussitôt, cependant que la nervosité maîtrisée de la langue lui tira un frémissement. Il lui semblait qu’à chaque poussée buccale elle se creusait davantage mais que, du plus profond de ces endroits-là que jamais elle n’avait osé nommer, montait une lame de fond qui n’attendait qu’à déferler.

Emmanuel laissa glisser la langue dans la petite vallée que dessinaient ses fesses. Un frisson lui creusa les reins mais les caresses de l’homme sur ses rondeurs détendirent sa contraction, lui ouvrant son déduit. Sa langue s’immobilisa sur le méat obscur, elle le titilla, il finit par s’ouvrir, elle y plongea plusieurs fois vélocement, écartant sa rosette. Maryline à cet instant se sentait dans un état d’abandon qu’elle n’avait jamais connu, dont elle n’avait même jamais soupçonné qu’il pût exister. Ses quelques incursions dans le domaine du sexe se limitaient aux tolérances de la décence. Elle savait bien qu’Emmanuel faisait de fréquents accrocs à la fidélité mais elle n’imaginait pas qu’il pût faire autre chose avec ces femmes que « raidir, ramoner, décharger » comme elle l’avait une fois entendu dans un film trivial. Il y avait là-dedans quelque chose d’animal, comme sont les hommes, elle le savait bien. Et pour elle l’exercice n’était qu’un devoir. Parfois, à l’étude, se faisaient jour des conversations un peu scabreuses. Elle prenait garde de s’en mêler et finissait par se lever sous un prétexte ou sous un autre. Ces choses-là n’étaient pas pour elle.

Elle inspira profondément quand la bouche d’Emmanuel, mordillant son clitoris, lui traversa le corps d’une flèche brûlante. Elle fit mine de se troubler dans son sommeil. L’homme s’écarta quelques instants, elle sentit ses mains se poser plus haut dans le lit, sous ses aisselles. Elle entendait distinctement son souffle très près de son visage. Et alors, lentement, avec infiniment de lenteur, il poussa son sexe en elle. Elle le sentit glisser, prendre possession de son corps, emplir l’immense vide que ses caresses avaient creusé. Comme si elle, elle enveloppait son corps à lui, comme si elle l’avalait. Elle aurait voulu, à cet instant précis, lui mordre la bouche, se jeter sur son visage, sur son cou, boire tout ce qu’il avait de liquide en lui. S’effondrer dans un chaos des sens. Mais il eût fallu renoncer à jouer les belles endormies.

Emmanuel maintenant allait et venait à un rythme mesuré. Elle sentait que tout en elle lui facilitait la tâche en lubrifiant abondamment son dard. Elle fondait sous les assauts. Elle s’étonna de ne pas hurler tant le corps lui brûlait. Elle eut la sensation d’être en apnée dans un bain juste trop chaud. L’homme arqua brusquement les reins en une ultime poussée. Elle eût voulu que son sexe lui fendît le corps jusqu’en haut et elle sentit la rosée divine se ruer en elle. Sa  gorge palpita longtemps. Elle eut un goût sucré dans la bouche. Alors l’homme expira interminablement.

Puis il y eut le léger bruit de la poignée de la porte, un glissement de pas sur le parquet, des froissements d’habits… Le sexe de l’homme s’échappa avec lenteur. Et de nouveau des baisers sur ses chairs en feu, une tendresse de langue sur ses petites lèvres. Deux mains saisirent ses hanches et la soulevèrent. Un corps se glissa sous le sien, dans le biais du lit, et elle sentit la dureté d’un mandrin contre son pubis. Elle se retint de japper quand à nouveau son sexe livra passage. Les mains l’assujettirent contre le torse de l’homme qui s’agita, d’abord avec délicatesse, puis avec des élans qui, très vite, lui firent à nouveau chanter l’introït. Elle en était là de la grand-messe quand le diacre, quittant le tabernacle, frotta longuement sa chandelle contre son périnée avant de trouver l’entrée de la sacristie. Jamais on n’avait forcé cette porte mais le servant y mit tant de conviction qu’elle détendit ses muscles et laissa le chibre aller à son gré au plus profond de son fignedé. Ainsi éperonnée, elle ne pouvait que s’abandonner. Le cierge coulait de partout. C’est alors qu’elle sentit, sur le devant, un intrus forcer la porte pour la saillir. Instantanément elle jouit. Les deux braquemards menèrent une folle sarabande, mettant son corps à vif, la brûlant par tous les bouts, la soubresautant comme un sac de noix, la souquant par devant er par derrière sans qu’elle ne sache plus où était la proue et où la poupe et, quand elle fut au comble de la godille, une déferlante la submergea. Elle perdit pied, elle sombra, elle s’époumona dans des halètements d’ânesse, elle y alla de son périple, elle mourut.

Puis il y eut des froissements d’habits, des glissements de pas sur le parquet, un baiser léger déposé sur ses lèvres. Elle frissonna au picotement de la moustache. La poignée de la porte  joua. Elle fut seule. Le corps anéanti.

***

« C’est parfait, Mme Lehallier, parfait ! »
Elle venait de remettre à Maître Garnier fils un épais dossier sur le règlement de la succession Di Pozzi, un peintre de renom dont les héritiers se déchiraient et entre qui le conflit semblait sans autre issue que le tribunal. Une ultime réunion de conciliation était prévue le surlendemain. Le travail de Maryline Lehallier était une merveille de diplomatie, et d’une telle minutie que tous les cas trouvaient une réponse imparable.
« Je ne sais comment vous remercier… »
Il la regarda avec quelque chose d’une sincère reconnaissance. Il avait dénoué sa cravate et reposé son stylo sur la table. Maryline se leva, contourna le bureau. Elle osa glisser la main vers son visage. Il ne bougea pas. Du doigt elle parcourut la longueur de ses lèvres, d’une commissure à l’autre ; revint en sens inverse, l’ongle effleurant la moustache, qu’il avait fine et soigneusement taillée. Elle souleva lentement sa robe blanche. En dessous, elle était nue. Elle mit la main sur sa nuque et doucement elle attira le visage de Félix Garnier jusqu’à son ventre.