vendredi 21 février 2020

Tous les vivants - C.E. Morgan

L’univers d’Aloma et d’Orren se réduit à une ferme perdue au fin fond du Kentucky. Une ferme dont Orren a hérité après le décès de sa mère et de son frère dans un accident de voiture. Aloma y débarque pour vivre avec son compagnon dans un périmètre circonscrit à quelques hectares. Un champ de tabac, des vaches, des poules et une maison branlante. Orren se tue à la tâche et Aloma s’ennuie. Sa passion pour le piano lui permet de quitter plusieurs fois par semaine son triste foyer pour aller jouer dans l’église du coin. Le pasteur qui l’a engagée ne la laisse pas insensible et la jeune femme préfère passer du temps loin de la ferme et de celui qui, trop absorbé par son travail, lui accorde de moins en moins d’attention.

 Je ne connaissais rien de C.E Morgan au moment de me lancer dans ce premier roman. Je ne savais pas que son second roman, Le sport des rois, était paru l’an dernier et avait soulevé un enthousiasme quasi général. Du coup je suis parti sur une fausse piste. Je me suis dit que j’avais fait une mauvaise pioche, que Gallimard se mettait maintenant à imiter Harlequin, que le beau pasteur et la pauvre fille délaissée allaient finir par se tamponner allègrement dans l’allée centrale de l’église pendant que le soleil passant à travers les vitraux illuminerait leurs corps fiévreux de désir et que l’eau de rose dégoulinerait ensuite à chaque page jusqu’à me filer la nausée.

Et bien en fait pas du tout. Déjà parce qu’il n’y a pas de vitraux dans l’église mais surtout parce que l’histoire d’amour se joue bien entre Aloma et Orren. Avec tout ce que cela implique de difficultés entre une femme rêvant d’émancipation et un homme enfermé dans sa douleur depuis la perte des siens. Des êtres désaccordés au possible et pourtant viscéralement attachés l’un à l’autre qui peinent à exprimer leurs émotions.

C.E. Morgan ne donne pas dans le sentimentalisme. Elle brosse un portrait de femme touchant dans une Amérique rurale sclérosée par des siècles de patriarcat. La focalisation sur Aloma est totale, extrêmement intime. Du sacrifice pour Orren et son projet de vie sans avenir à l’éveil d’une conscience lui autorisant l’espoir de forcer les barreaux de cette prison à ciel ouvert où elle a accepté de se laisser enfermer, le chemin vers la liberté est tracé pas à pas. Solitude, frustration, désir ou colère, Aloma dévoile au fil du temps un tempérament complexe et bien moins docile que les apparences ne le laissent penser. 

Un très beau texte, tout en pudeur et en sensibilité.

Tous les vivants de C.E. Morgan (traduit de l’anglais par Mathilde Bach). Gallimard, 2020. 240 pages. 19,00 euros.







22 commentaires:

  1. Encore une inconnue ! Et qui a touché ta corde sensible. Oh la la je n'ai plus de place pour noter tout ce que je vois sur les blogs.

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    1. Comme je te comprends! Nous sommes dans la même barque, miss!

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  2. Je n'ai pas lu Le sport des rois, je l'ai dans ma liseuse, et en ai lu quelques pages, mais pas au bon moment, sans doute... bref, il faut que je me fasse une meilleure idée, que j'insiste ! Et pour celui-ci, je verrai ensuite.

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  3. Je fais partie de ceux qui ont été soufflés par Le sport des rois, donc j'ai hâte de découvrir celui-ci.

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  4. je rejoins le commentaire de Krol… et je ne connaissais pas non plus cette autrice.

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  5. " Le sport des roi " a été un grand succès, il m'attend. J'ai vu cette parution ensuite du premier roman. " le sport des rois " étant copieux, celui-ci ne sera pas pour tout-de-suite !

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  6. Tu le vends bien ! Je le note, le thème me parle.

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  7. Bien, il faut carrément noter l'auteur, finalement

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  8. Je ne connais pas du tout ce roman, ni l'auteur... il va falloir découvrir, je pense.

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  9. J'adore le "se tamponner allègrement dans l’allée centrale de l’église " ;-) Le titre "le sport des rois" ne me dit rien du tout... ce roman-ci me tente bien, j'ai déjà lu quelques autres bonnes chroniques. quelle place tient le piano et la musique dans le récit ?

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  10. Encore un auteur à découvrir. Mince, j'aurais que les deux se "tamponne" au milieu de l'église !! Allez, je me le note

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  11. Dès que j'ai vu le nom de l'auteure, j'ai pensé au Sport des rois... que je n'ai pas lu. Comme quoi le matraquage médiatique fonctionne bien quand même.^^ Je ne sais pas si je me lancerai un jour, je ne doute pas que ce soit très bien, mais bon, LAL, PAL, là on passe à 2030...

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  12. Je crois que je sature un peu sur le sujet de l'Amérique des laissés pour compte et des atmosphères glauques des campagnes américaines.

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  13. J'avais repéré "le roi de sports" mais qui sait... celui rencontrera peut-être ma route avant.

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  14. J'ai lu le Sport des Rois l'année passée .. une vraie claque au niveau de la complexité de la narration. Mais j'ai bien apprécié.
    Ce premier roman me plairait!

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  15. j'avoue que j'ai cru que tu avais lu "le sport des rois" or une de mes booktubeuses préférées américaines l'avait descendu en flèche en citant des passages vraiment pas bons (et parfois sans aucun sens) du coup ton avis plutôt enthousiaste sur ce précédent livre intrigue. Et en même temps, je passe mon chemin ! pas trop mon truc (et puis j'avais beaucoup aimé le portrait de femme de Donal Ryan et je vais rester sur celui-ci) mais bon amusant que tu l'aies demandé à la base

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  16. Me voilà tentée. Merci pour la découverte.

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  17. J'adore ta chronique ! J'essaye de t'imaginer lisant et pensant que Gallimard a viré sa cuti, et j'avoue que ça me fait bien marrer. Heureusement, il y avait méprise :-))

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  18. Je ne la connais pas, mais je pense qu'on va la voir pas mal sur les blogs, je retiens.

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  19. Si un bouquin de ce genre a passé le cap "Jérôme", c'est un critère qui ne ment pas pour moi : je peux y aller les yeux fermés

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