vendredi 19 octobre 2018

Nirliit - Juliana Léveillé-Trudel

« Le Nord est dur pour le cœur. Le Nord est un enfant balloté d’une famille d’accueil à une autre, le Nord ne veut pas être rejeté de nouveau, le Nord te fait la vie impossible jusqu’à ce que ton cœur n’en puisse plus et que tu le quittes avant d’exploser, et il pourra te dire : voilà, je le savais, tu m’abandonnes. Parce qu’on vous abandonne tout le temps, on a fait de vous des parenthèses à l’infini, des aventures que l’on vient vivre pour un temps avant de retrouver nos vies rangées du Sud ou repartir vers de nouvelles expériences qui nous semblent maintenant plus alléchantes que votre exotisme du Nord. »

La narratrice sait de quoi elle parle. Venant régulièrement du Sud jusqu’à Salluit, village du grand nord canadien « roulé en boule au pied des montagnes », cette missionnaire-aventurière passe ses journées au grand air à s’occuper des enfants des rues et à constater l’état de délabrement avancé des infrastructures et des âmes. Quand l’hiver s’annonce, elle repart vers Montréal, consciente de laisser les autochtones à leurs conditions de vie difficilement supportables.

Elle s’adresse à Eva, l’amie disparue dont on n’a jamais retrouvé le corps. A Eva la « locale », qui connaissait parfaitement la situation, elle dresse le portrait sans concession d’une jeunesse perdue, d’adultes irresponsables, de familles en totale décomposition, de filles dont la beauté se fane au fil des saisons, d’enfants qu’elle « quitte heureux et libres à la fin de l’été pour les retrouver démolis et perdus l’année suivante, sans arriver à comprendre ce qui se passe entre dix et onze ans dans ce village du bout du monde. »

Il y a l’alcool, la malbouffe, la violence endémique, les cancers, les dépressions et les suicides, la natalité galopante, la rudesse du climat. Il y a les ouvriers blancs venus pour quelques mois avec lesquels on fricote en rêvant d’un avenir meilleur alors que pour eux la femme inuite n’est qu’une parenthèse refermée le jour où ils montent dans l’avion du retour.

Malgré les apparences il n’y a rien de misérabiliste dans les réflexions de la narratrice. Aucun jugement non plus, simplement un constat amer et désabusé doublé d’un regard lucide porté sur son propre statut : « Nous sommes les nouveaux missionnaires blancs. Nous prêchons la bonne hygiène de vie. Ne fumez pas, ne prenez pas de drogue, ne mangez pas de fast-food, consommez plus de fruits et de légumes, dormez huit heures par nuit, […] utilisez un moyen de contraception lors de vos rapports sexuels, […] vaccinez les enfants et stérilisez les chiens. Vous devez nous trouver tellement fatigants ».

J’ai adoré ce texte elliptique où chaque chapitre tient en quelques paragraphes. Je l’ai lu comme une succession de micro-nouvelles formant un tout cohérent, même si les deux parties le constituant sont très différentes. J’ai d’ailleurs trouvé la seconde partie moins percutante que la première mais au final je suis resté sous le charme d’une écriture magnifique, rude, âpre, sincère, crue, poétique, à l’image de ce bout du monde d’une fascinante complexité.

Nirliit de Juliana Léveillé-Trudel. La peuplade, 2018. 175 pages. 18,00 euros.







18 commentaires:

  1. Rien à la bibli, mais plein de tentations autres en revanche..;

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  2. J'ai craqué dessus il y a un mois en librairie et je ne l'ai pas encore lu! Faut que je le lise sans tarder!

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  3. Je suis entièrement d'accord avec ton billet. Ma meilleure découverte de la rentrée jusqu'à présent.

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  4. J'ai été complètement conquise au début, sur une cinquantaine de pages, puis je suis progressivement restée plutôt extérieure... mais j'admets que le style est très beau.

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  5. En avance pour quebec en novembre 😃 ça tombe biennje ne le connais pas celui-là ☺

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  6. je me méfie des styles elliptiques mais tu sembles convaincu !

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  7. Le sujet m’intéresse mais j'ai peur que la forme elliptique ne me convienne pas.

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  8. Je n'ai pas encore croisé ce titre (ou alors je ne m'en souviens plus). Tu as l'air enthousiaste alors pourquoi pas, bien que le commentaire de Kathel me refroidisse (nous avons souvent des avis similaires).

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  9. Hmmm pas convaincue que ce soit ma came mais je peux me tromper.

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  10. j'aime bien ce que tu en dis, je vais laisser ce livre venir jusqu'à moi sans en faire une priorité.

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  11. J'aimerais vraiment le lire celui-ci !

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  12. je pense que je pourrais tenter aussi!

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  13. Je suis ravie que les éditions de La Peuplade soient enfin arrivée chez toi. Et ce titre-ci vaut vraiment le détour...

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  14. A découvrir apparemment. Je vais finir par me laisser convaincre

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  15. évidemment tout ce qui attrait aux autochtones me tente mais la forme elliptique me fait peur .. du coup j'hésite ! mais ravie de te voir reprendre ton rythme de lecture !

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  16. Pfff... lecture plombante tout de même... Malgré la beauté de l'écriture, pas certaine de me laisser tenter...

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  17. Coup de coeur! Un livre tellement beau!

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  18. Je l'ai repéré et j'avoue qu'il pourrait arriver jusqu'à moi...

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